Voyage au pays de la pédophilie ordinaire

Publié le par Rolston

Voyage au pays de la pédophilie ordinaire

Traquer la vérité. Tracer son chemin entre la fragile parole des enfants et le déni des coupables. Ecouter sans préjuger. Rester froid, professionnel, face à l'horreur. Résister aux manipulations et aux emballements. C'est la redoutable mission des brigades des mineurs. Agathe Logeart a eu le privilège exceptionnel de partager un mois durant la vie et le travail d'une équipe spécialisée

Lucie est arrivée ce matin, la main dans celle de son éducatrice. C'est une toute petite fille vive, vêtue d'une jupe en jean brodée de fraises et d'un T-shirt rose où rigole une souris. Elle porte des bottes neuves et un bracelet de perles. Docile, elle s'est assise sur un fauteuil trop grand pour elle. Ses pieds ne touchent pas le sol. Dans quelques jours, elle aura 8 ans. Sur la table, on a posé un baigneur en pyjama bleu et un ours en peluche avec une collerette de dentelle. Son histoire est simple, et aussi très compliquée. Voilà : comme l'a résumé sa mère, Lucie (1) est « un accident de discothèque ». Ses sept frères et soeurs, nés de pères très différents et pas toujours bien identifiés, sont placés, comme elle, dans une famille d'accueil. Le jour où les policiers de la brigade des mineurs se sont rendus chez sa mère, juste après qu'on lui a retiré ses enfants, ils ont noté les couches sales qui traînaient à terre, les pots que personne n'avait vidés, et le fait que dans la chambre des filles il n'y avait pas d'habits ni de jouets. Le réfrigérateur était vide. La mère vivait seule dans cet appartement depuis que son dernier compagnon s'y était tiré une balle dans la tête.
Ali, le copain d'enfance de la mère de Lucie, venait souvent, de préférence les mercredis et les week-ends, quand les enfants étaient là. Déjà, avec Sophie, l'aînée, il avait eu des problèmes, qui l'avaient conduit de longs mois en prison. Sitôt sorti, la mère de Lucie, pas rancunière, lui avait à nouveau ouvert sa porte. Il gardait les enfants quand elle faisait les courses ou allait au resto. Il lui disait : « Vas-y, tu n'as rien à craindre. » Et elle y allait. Elle lui offrait des paquets de cigarettes, pour le remercier de ses heures de baby-sitting.

« Que se passera-t-il quand elle aura 12 ou 13 ans ? »
Des mois plus tard, à la brigade des mineurs de Limay (Yvelines), la mère de Lucie regarde les photos de l'hymen de sa fille. Elle dit : « C'est bien ma fille, ça ? » Oui, l'hymen déchiré par les doigts d'Ali, c'est bien celui de Lucie - comme quelques années plus tôt, celui de Sophie. Avec les poupées, enregistrée grâce à une webcam, Lucie mime les gestes d'Ali. Sur le clavier de l'ordinateur, les touches claquent, bruit de fond entrecoupé par la toute petite voix de la toute petite fille. Elle n'en veut pas à Ali. Juste, elle demande qu'il ne revienne jamais à la maison, si un jour on la rend à sa mère.
Ali n'a pas esquivé la convocation de la brigade des mineurs. Il sait bien qu'il va être placé en garde à vue, « comme d'habitude ». C'est un petit homme d'une quarantaine d'années, RMIste, aux oreilles décollées, vêtu d'un blouson bleu électrique. Il est coopératif et volubile, et demande de temps en temps très poliment s'il peut fumer une cigarette. Il trouve Lucie plus jolie encore que Sophie, même si, dit-il, « elle n'est encore qu'un bébé ». Il dit qu'il en était amoureux « comme si c'était une belle demoiselle », et qu'il ne force pas les enfants. Simplement, il aime quand ils sont « câlineux ». En prison, « deux ou trois fois », il ne sait plus très bien, ses codétenus lui ont imposé des relations sexuelles. « Bien fait pour moi. D'abord, en prison, j'avais qu'à pas y rentrer. Et puis c'était pour venger les enfants, pourme faire comprendre qu'un enfant, ça doit pas être touché. » Son sursis va être révoqué, une nouvelle peine s'y ajoutera. Il le sait. Comme il sait quel traitement lui sera à nouveau réservé derrière les barreaux. La mère de Lucie, qui n'a pas su protéger sa fille, aura aussi des comptes à rendre, et se fait déjà du souci à propos des 1 800 euros d'allocations qu'elle perçoit pour des enfants dont elle n'a plus la charge. Lucie, elle, restera encore longtemps sans doute dans sa famille d'accueil. « C'est sa seule chance de s'en sortir, dit Philippe, le chef de la brigade des mineurs de Limay. Mais que se passera-t-il quand elle aura 12 ou 13 ans, quand tout ce passé remontera ? »

« Ici, toutes les classes sociales sont représentées »
Le dossier de Lucie est l'un des quelque 160 ouverts ici chaque année : 80% concernent des agressions sexuelles sur mineurs, les autres sont des cas de maltraitance. Le plus souvent, ce sont des signalements provenant de l'Education nationale ou des services sociaux ou des plaintes déposées directement au parquet qui déclenchent les enquêtes. Et la plupart du temps, les auteurs sont déjà identifiés. C'est alors que commence le si difficile travail des policiers de la brigade : Joahn, l'adjoint de Philippe, est l'aîné. Les autres, David, Christophe et Anne-Marie, ont la trentaine. Après des années passées à arpenter les rues, les cités dures, c'est par vocation qu'ils ont décidé de s'occuper des mineurs victimes. A l'heure du déjeuner, parce qu'il faut bien décompresser un peu, ils quittent leurs petits bureaux tapissés d'affiches du « Livre de la jungle », de posters de lagons bleus ou de chevaux, au premier étage du poste de police, et ils partent faire du vélo dans les bois alentour. Ensuite, ils réchauffent leur gamelle et déjeunent vite fait, sur un coin de table, avec leurs collègues en tenue, avant de replonger dans la litanie de l'horreur ordinaire qui est leur quotidien.
« Ici, dit François Pény, le patron de la brigade des mineurs des Yvelines, qui chapeaute Limay, Viroflay et Saint-Germain-en-Laye, toutes les classes sociales sont représentées, même si les milieux modestes, plus surveillés par les servicessociaux, paraissent dominants. » Familles des nécessiteux des cités d'urgence, des mariniers confinés dans le huis clos de leurs péniches, « où le climatincestueux se transmet parfois de génération en génération », maris ou fils de nourrices, déboussolés par trop de chair fraîche à portée de leurs mains : ce sont « les bons clients », les « cassoss » (cas sociaux), comme disent les policiers dans leur jargon. Tel ce manouche qui violait sa belle-fille depuis ses 13 ans, l'avait mise enceinte, et expliquait qu'une fellation, « c'est se branler dans une gonzesse ». A son procès, une seule chose l'intéressait : que deviendrait sa caravane, son unique richesse, pendant son incarcération ?
Mais les milieux aisés ne sont pas en reste. François Pény se rappelle cette femme bien mise, négociatrice dans l'immobilier, dont le jeune amant de 17 ans ligotait le petit garçon sur la table de la cuisine avant de « lui défoncer l'anus avec une pompe à vélo », tandis qu'elle passait tranquillement la soirée dans la pièce à côté, avec ses autres enfants. Ou cet échangiste mondain qui violait son beau-fils, entre 12 et 16 ans, et dont on n'a jamais pu prouver qu'il le prostituait au cours de soirées échangistes très chics. Il n'a pas oublié non plus cet écrivain célèbre, placé deux fois en garde à vue, parce que ses jeux avec de très jeunes garçons paraissaient bien suspects.
Phénomène nouveau ? Ou focalisation accrue sur des pratiques ancestrales ? Personne ni aucun chiffre ne permet de trancher. Depuis qu'en 1995 les statistiques du ministère de l'Intérieur ont commencé à distinguer les mineurs des majeurs parmi les victimes de viol et d'agression, le pourcentage est stable : 60% de mineurs. C'est l'affaire Dutroux qui a radicalement changé le regard de la société sur cette forme particulière de maltraitance à l'égard des enfants. « Il y a un avant et un après-Dutroux, estime François Pény. L'affaire a créé un traumatisme considérable. Entre 1995 et 2000, nous avons été saisis de 20 à 25% de dossiers supplémentaires - même si 80% débouchent sur des classements sans suite pour absence d'infraction ou insuffisance de preuves. »
Prise de conscience salutaire, sans aucun doute. Mais qui accroît le risque de signalements abusifs, ce que les policiers appellent « le parapluie administratif », qui incite à voir des tripoteurs partout, et que redéclenche systématiquement chaque campagne sur l'enfance en danger. Ici tout le monde se souvient de la garde à vue d'un père dénoncé par une institutrice. Elle était inquiète parce qu'une petite fille de 3 ans lui avait raconté que son père lui touchait « le zizi ». Ordonnance médicale à l'appui, il avait de justesse pu démontrer qu'il lui mettait de la pommade chaque matin, pour soigner une petite mycose... Parfois instrumentalisée dans les procédures de divorce, ou utilisée contre leurs parents par des adolescents en révolte, la dénonciation d'abus sexuels peut elle aussi se révéler... abusive.

Après le séisme Dutroux,l'électrochoc d'Outreau
Deuxième tournant : « l'électrochoc » d'Outreau. Le double fiasco judiciaire, révélant un dysfonctionnement majeur de toutes les institutions judiciaires, entraîne cette fois le risque inverse : celui de faire passer les victimes pour des menteurs ou des affabulateurs. « Ce n'est pas sans conséquence, prévient François Pény, quand on sait à quel point il est difficile pour les victimes de parler et quel tremblement de terre familial entraînent les révélations faites par les enfants. » Alors, Philippe, le chef du groupe, a une double obsession : ne pas accuser à tort et ne pas passer à côté de faits si péniblement enfouis. Ces techniques-là ne s'apprennent pas dans les livres. Il n'y a que l'expérience. Et beaucoup d'humanité.
Contre un mur, trois rangées de hauts casiers métalliques renferment des dizaines de dossiers : ce n'est qu'une petite partie de la mémoire du service. Celui-ci est épais, et déjà ancien. Mais tous les policiers de la brigade l'ont lu. Aucun ne l'a oublié. Michel M. purge une peine de réclusion à perpétuité assortie d'une période de sûreté de vingt-deux ans. Il a mis du temps à avouer. Pour l'aider, les policiers lui ont fait écouter les cassettes sur lesquelles il enregistrait les viols répétés de ses deux fils de 9 et 10 ans. On entend très bien les cris et les supplications des enfants. Et le père qui les frappe pour les faire taire et finir en paix ce qu'il a commencé. Michel M. avait déjà été condamné deux fois aux assises pour des viols de mineurs. A sa sortie de prison, un généreux mécène, soucieux de la réinsertion des détenus, l'avait engagé comme homme à tout faire et gardien de sa péniche - cette même péniche où, sitôt libéré, M. a commencé à violer ses fils. Il abusait aussi de sa soeur, comme il le faisait déjà quand elle était enfant. Il aimait bien faire écouter ses cassettes à ses garçons. Il leur disait : « Je suis sûr que ça va vous plaire. » Pour protéger leur père, les garçons ont longtemps affirmé qu'il était « un très gentil papa ».

Parole fragile de l'enfant contre déni de l'adulte
Les policiers de la brigade des mineurs ont appris à apprivoiser les enfants. Ils savent qu'il ne faut pas « fermer la porte », si douloureusement entrouverte. Ne pas « induire » les réponses, ne pas « brusquer », ne pas se fier à un détachement affiché. « Ils vous racontent des horreurs comme s'ilsparlaient de la pluie et du beau temps, dit David. Je me souviens de ce petit garçon qui expliquait comment son grand-père lui enfonçait un crayon. C'était abstrait. Et puis il a dit : «C'était un Stabilo vert, qu'il prenait dans la salle dejeu.»Et là, tout à coup, cela devenait réel. »
Avec les auteurs présumés aussi, il faut de la délicatesse. Parole fragile de l'enfant contre déni affiché de l'adulte : comme il y a rarement des preuves formelles, c'est l'aveu qui fera « tenir » la procédure. « Ça se joue sur les premières secondes, dit Joahn. Mais il ne faut surtout pas qu'ils se sentent jugés. Il faut les amener à dire. » Souvent, c'est à la troisième audition que le déclic se fait, quand le suspect, à bout de fatigue, commence à admettre un détail, avant de reconnaître, enfin, la vérité. Comme ce chef d'entreprise qui a dit se sentir « moins lourd » quand il a fini par avouer le viol de ses trois filles « adorées ».
Il faut laisser ses sentiments de côté, quand on fait ce métier-là. « Ceux qu'on a en face de nous n'ont rien à voir avec des voyous. Il faut se dire que ce sont des gens comme vous et moi, et les traitercomme tels », dit Joahn. Résister à la colère, à l'écoeurement face à l'inimaginable. Et admettre qu'il est des questions devant lesquelles on restera toujours sans réponse, comme Anne-Marie, qui confie avec un sourire triste : « Je n'arriverai jamais à comprendre par quel mécanisme les barrières sautent et le passage à l'acte se fait. Après tantd'années, pour moi, le mystère reste entier. » Pourquoi le père d'Emilie, peintre en carrosserie, divorcé, a-t-il commencé à abuser de sa fille de 7 ans au cours des droits de visite ? Il avait déjà tué le chat avec son pistolet. Quand il le mettait sur la tempe de la petite fille en la pressant contre son ventre - « Je vais tirersi tu t'arrêtes » -, elle n'avait pas de raison de mettre sa parole en doute. A 9 ans, il l'avait aussi emmenée chez un copain, en lui disant : « Vas-y, je te lalaisse. » Longtemps, personne n'avait compris pourquoi la petite fille se tapait la tête contre les murs. Cet autre, employé municipal de son état, aimait dîner nu et obligeait sa femme à servir à table les seins à l'air. Il aimait aussi badigeonner d'huile alimentaire le sexe de sa nièce de 8 ans, avant de la violer. Celui-là, maraîcher d'une célèbre famille de la région, dormait toujours avec plusieurs godemichés sur sa table de nuit et aimait à faire visionner des cassettes pornos aux enfants de son entourage - « pour leur instruction ». Un jour, il avait pris une de ses filles, qu'il violait régulièrement, l'avait installée sur une chaise, dans la grange, au bord d'une trappe à grain. Après lui avoir passé une corde au cou, il l'avait prévenue : « Si tu parles, c'est comme ça que tu finiras. » Dans son grenier, il avait installé une « chambre secrète », munie d'une caméra à infrarouge pour filmer ses ébats. « Je trouve que les fillettes de 10-11 ans sont gentilles, a-t-il reconnu. Mais pas au-dessus. Plus grandes, elles parlent, et puis il y a desrisques de grossesse. »
Certains auteurs d'agressions sexuelles justifient leurs actes par les mauvais tours que leur a joués la vie. Ainsi, le père divorcé d'Armelle, 4 ans. « N'ayant pas de copine », il était « en mald'affection ». C'est pour ça, dit-il, « que je lui ai mis un doigt malencontreux, àma fille ». Depuis, l'enfant dessine des petits bonshommes avec un grand sourire et un sexe plus long que leurs jambes.

« On risque de griller un bonhomme pour rien »
Aurait-on, pour une fois dans cette journée éclaboussée de soleil, l'occasion de souffler un peu ? Une cavalcade retentit dans le couloir. Deux petits garçons qui jouent à chat. Deux frères de 9 et 8 ans, placés depuis cinq ans. La famille d'accueil n'en peut plus. Yann, l'aîné, ne cesse de tripoter son cadet. Récemment, il a essayé de lui enfoncer une cuiller dans le derrière. En colo, il photographie les fesses de ses copains. Il faut le surveiller tout le temps. Les policiers sont perplexes. D'où lui viennent ces idées bizarres ? Est-ce la résurgence d'une agression ancienne ? La mère, toxicomane, placée dans un hôpital psychiatrique, dénonce depuis des années, mais de façon erratique, les agissements supposés de son propre père. Malgré une enquête minutieuse, jusqu'ici, rien n'a été prouvé. Mais le comportement de Yann est si compulsif que tout le monde s'inquiète. « Il faut mener l'enquête tout en finesse. Sinon, on risque de griller un bonhomme pour rien, et ça peut être catastrophique », dit Joahn. C'est l'un de ces dossiers de zone grise qui inquiètent tant les policiers. Ils n'ont pas oublié cet instituteur, accusé d'agression par un enfant de 8 ans. L'homme, cheveux ras comme à la Légion, avait l'habitude d'accrocher ses petits élèves à une patère quand ils n'étaient pas sages. Pour les punir, il les enfermait dans le placard de la classe et à l'occasion leur mettait des claques. Il avait aussi la réputation de retenir certains enfants après la classe, en les gardant bien trop longtemps sur ses genoux. Jusqu'où est-il allé ? On ne le saura jamais : au lendemain de son audition, il s'est suicidé.

« Ce qui arrive au coupable, ce n'est plus notre affaire »
La frontière est si ténue, parfois... Même si le Code pénal est précis : avant 15 ans, tout acte sexuel commis sur un mineur est interdit. Quand Nicolas, ce gros garçon un peu simplet de 37 ans, est arrivé à la brigade, il a été aussitôt placé en garde à vue pour « viol et agressionsexuelle » sur Isabelle, 14 ans. Il a dit : « Viol, le mot est un peu fort, non ? » Depuis des mois, lui qui n'a connu que des prostituées et n'ose pas avoir de relations sexuelles avec une femme de son âge, entretient par mails et textos une correspondance sulfureuse avec cette fille d'amis intimes, qu'il connaît depuis sa petite enfance. L'adolescente écrit : « g grav envi de voir ta bit. » Il répond sur le même ton. Jusqu'au jour où ils passent aux travaux pratiques. Les parents portent plainte. Isabelle a joué avec le feu, sans vouloir se brûler, se sentant, dit-elle, « en sécuritéderrière son écran ». Nicolas estime qu'elle l'a provoqué. Les juges trancheront. Ce n'est plus l'affaire de la brigade des mineurs. Souvent les policiers ne veulent pas savoir ce qui se passe après que le dossier leur a échappé. Pas envie de s'énerver quand la justice leur paraît trop clémente. A quoi bon ? L'important, dit Philippe, « c'est que, lorsqu'un mineur est passé par chez nous, on sait que désormais il sera à l'abri. Ce qui arrive à l'auteur, ce n'est plus notre affaire. »
Devant le tribunal correctionnel de Versailles, ce soir-là, deux jeunes filles sanglotent. A la barre, leur oncle de 77 ans, « tonton Paulo », si gentil pourtant, continue de mentir effrontément. Si ce chef d'entreprise a si longtemps caressé ses nièces, c'était simplement parce qu'il est « caressant », comme avec son chat, ni plus ni moins. Et s'il a dit aux policiers que la plus petite, à 7 ans, était une « vicieuse » qui lui montrait son sexe, « un vagin énorme, on voyait bien qu'elle n'était déjà plus vierge », il l'a aujourd'hui oublié. Il est « très désolé » qu'elles soient traumatisées, parce qu'il n'a, dit-il, « jamais oeuvré pour ». Malgré un mois de détention préventive, le procureur ne réclame qu'une peine d'amende pour solde de tout compte. Le vieil homme est ravi. Son dossier est toujours dans un casier métallique de la brigade de Limay. Un jour ou l'autre, on pourrait bien y revoir « tonton Paulo ».
Agathe Logeart


Le 24 juin 1995, Julie Lejeune et Mélissa Russo sont enlevées près de Liège. Quelques mois plus tard, An Marchal et Eefje Lambreks disparaissent à Ostende. Puis ce sont Sabine Dardenne et Laetitia Delhez. Le 15 août 1996, Marc Dutroux est arrêté. Sabine et Laetitia sont libérées. Les quatre autres petites filles sont retrouvées mortes. L'affaire Dutroux suscite une immense émotion en Belgique et nourrit mille rumeurs. Les errements de l'enquête entraînent la démission des ministres de la Justice et de l'Intérieur. Ils alimentent la thèse de ceux qui croient à un vaste complot destiné à protéger des coupables « haut placés » - thèse que rien, dans le dossier judiciaire, ne viendra étayer. Le 22 juin 2004, au terme d'un procès fleuve, Marc Dutroux est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité.

En juillet 2003, 17 personnes sont renvoyées devant la cour d'assises de Saint-Omer : toutes sont accusées d'avoir abusé d'enfants dans des conditions abominables. Mais au fil des audiences le scandale d'Outreau change de nature. Il n'est plus question du prétendu « réseau des notables », mais de l'obstination aveugle de la machine judiciaire. La crédibilité des enfants, les expertises psychiatriques, la conduite de l'instruction par le juge Burgaud sont mises à mal. Sept accusés sont acquittés. En appel,le procès qui vient de se tenir à Paris achève de ruiner la thèse du réseau. Les six accusés qui ont fait appel sont mis hors de cause par les enfants et par l'accusatrice principale, Myriam Badaoui, elle-même condamnée en première instance avec son mari et ses voisins immédiats. Le scandale d'Outreau n'était qu'un crime de palier.

Le viol sur mineurs de 15 ans (c'est-à-dire âgés de moins 15 ans) est passible de vingt ans de réclusion criminelle et de la réclusion criminelle à perpétuité lorsqu'il est accompagné ou suivi d'actes de torture ou de barbarie.Les autres agressions sexuelles sont punies d'une peine de sept ans et 100 000 euros d'amende ; dix ans et 150 000 euros lorsqu'elles ont été commises par un ascendant ou une personne ayant autorité.Pour les mineurs entre 15 et 18 ans, les peines sont de cinq ans et 75 000 euros ; sept ans et 100 000 euros lorsque les agressions ont été commises par un ascendant ou un personne ayant autorité.

Selon les statistiques du ministère de l'Intérieur, en 2004, sur 10 506 faits constatés de viols et d'agressions sexuelles, 6 193 concernaient des victimes mineures.

Depuis 1999, les auditions des victimes mineures sont systématiquement filmées avec leur accord ou celui de leur représentant légal, si elles sont trop jeunes pour donner leur consentement.

Elsa Guiol a suivi le premier procès de l'affaire d'Outreau. Son livre, « Tous pédophiles ? » (1),n'est pas un récit de l'affaire, mais l'exploration des questions que l'on peut se poser aujourd'hui, en France, sur la pédophilie et son traitement judiciaire. Une enquête minutieuse et précise, qui remet les idées en place.(1) Editions de La Martinière, 10 euros.(1) Les prénoms des enfants et des auteurs présumés ont été modifiés.
Lire aussi dans la rubrique Notre Epoque les articles de François Caviglioli sur le procès d'Outreau et d'Elsa Vigoureux sur l'enlèvement d'Aurélia.


Agathe Logeart 

Publié dans Vie

Commenter cet article